lundi 31 décembre 2012

Ascension du Cerro Torre : Un Noël pas comme les autres


Une certaine habitude météo commence à faire ses preuves dans le massif du Cerro Torre. Chaque année vers Noël, il y a une fenêtre de beau. Comme si le père Noël aimait les grimpeurs et alpinistes et leur faisait à tous un cadeau commun, une ascension. Et quel cadeau, dans cette contrée si hostile et magnifique.
Notre plus beau présent cette année fut le Cerro Torre par la face ouest, la voie mythique faite de neige, givre et glace. Imaginez grimper sur une meringue géante, il n’y a pas d’équivalent, c’est juste un mirage, un phantasme d’alpiniste, une ascension orgasmique à chaque coup de piolets.
Un beau créneau de 6 jours de beau, sans vent, est prévu à partir du 23 décembre et c’est l’effervescence à El Chalten. Des plans sont échafaudés dans les quatre coins de la ville. Mais au fur et à mesure que la date du 23 arrive le créneau est de plus en plus court, comme d’habitude. Ce qui est sûr lorsque nous partons pour bivouaquer à « Nipo Nino » c’est que l’on a deux jours et demi de beau sans vent.
Notre projet est de faire l’ascension de la face ouest du Cerro Torre par la voie « Ragni ». Ensuite descendre en rappel par la voie « El arca de los vientos » et au niveau du « col de la conquista », essayer la première répétition de la voie « Venas Azules » qui amène au sommet de la Torre Egger.
La ligne de Venas remonte au milieu les langues de neige-glace
Nous avons le temps et sûrement les capacités de le faire. Cela reste un beau projet mais il faut déjà faire la « Ragni » ensuite on verra, ce sera un bonus de luxe.
On part donc le 23, accompagné de Sean et Stéphane, deux grimpeurs de rocher belges exceptionnels, eux aussi sont de la partie pour le Cerro Torre. Sean comme à son habitude, adore faire trempette dans l’eau à 5°C et en profite au lago Torre.
Sean et sa traditionnelle baignade, un malade, un belge je veux dire
On continue tranquillement avec quelques pauses sur le chemin, où d’ailleurs j’oublie par mégarde mon appareil photo. Ça me donnera l’occasion d’un petit footing en aller retour sur le glacier pour revenir le chercher. Comme disent les grands-mères « quand on à pas de tête, on a des jambes ». Je m’en serais bien passé!
Ben, tout content de marcher 5 heures
Arrivé au camp, Ben à eu le temps de récupérer les affaires laissées la dernière fois, cachées sous un bloc. Sauf qu’i y a eu un petit souci. Un put… de renard à élu domicile à « Nipo Nino » et a la fâcheuse tendance de se nourrir des vivres de courses des alpinistes. Du coup notre rab de nourriture à disparu, ma frontale à été bouffée et mon karimat gonflable est troué, ça commence bien !!!
Heureusement j’avais monté une autre frontale par contre le karimat je vais devoir le regonfler toutes les demi-heure si je veux « bien » dormir … Si je le chope ce renard, je l’empale au bout de mon piolet et j’en fais un assado (c’est la colère qui parle).
Réveil à 2h15, départ tardif à 3h30. On prend soin de cacher le reste de nourriture sous un énorme kairn de pierre, afin que le renard ne puisse pas manger nos vivres.
La remontée au col Standhardt est magnifique et la lumière orangée du matin illumine la face est du Cerro Torre, magique.
Le Cerro Torre et la Torre Egger en pleine lumière
7h15 nous sommes au col après avoir avalé les 1200m de dénivelé, on attaque directement les rappels pour basculer de l’autre côté. Il y a une cordée de norvégiens devant nous. On descend 600m de glacier et on remonte pour arriver au « col de la Esperenza », déjà 2100m de déniv, il est 14h00.
Le col de la Esperanza, là où tout commence
Plusieurs cordées sont sur le même créneau que nous (venues en majorité par le passo Marconi) mais elles ont toutes fait une pause avant le col pour refaire de l’eau.
Nous avançons, notre objectif est d’aller le plus haut possible et commencer à regarder pour bivouaquer vers 18h00, histoire de bien se reposer car le sommet du Cerro Torre n’est qu’une étape, normalement.
On passe le « Elmo », 16h00, et  il encore trop tôt pour s’arrêter pourtant c’est l’endroit idéal pour bivouaquer. On se dit qu’il y aura moyen de faire un bivouac plus haut de toute façon.
Ben hallucine sur les formations de givre au dessus de sa tête
On continue et on fait la traversée en mixte ; le brouillard est entrée dans la partie depuis plusieurs longueurs. On ne voit pas plus loin que 30 mètres. Ici plus question de bivouaquer il y a trop de terrassage à faire et surtout c’est de la glace.
On se perd à moitié et je me farci une longueur peu commode.
Mais où on est ?
On retrouve la voie et Ben enchaîne, il s’arrête avant le bout de corde prétextant qu’il y a une grande portion de vertical devant lui ne permettant pas de progresser corde tendue. Je ne le vois plus dans se brouillard et il me fait venir.
Ben à l'ouvrage
Il s’avèrera ensuite que l’on était dans le headwall, dans une des longueurs les plus raides de la voie. Je continue et avale un mur vertical de 30 mètres, cette fois ci sans le sac. Il avait raison c’était mieux de ne pas faire de la corde tendue.
C'est mieux sans le sac !!
On arrive du coup à se repérer par rapport au topo, et on sait à présent qu’il nous reste 3 longueurs pour arriver jusqu’au sommet. En dessous de nous on entend jouer de la flûte, c’est Sean qui joue un air de Noël, ils se sont sûrement arrêtés vers l’« Elmo », un bon emplacement de bivouac. Dès qu’il finit de jouer les autres cordées applaudissent et sifflent, il y a comme un air de fête sous nos pieds.
Nous, nous continuons à grimper dans ce brouillard, et je suis un peu jaloux de la soirée qu’ils vont tous passer ensemble, dommage.
Mes chaussures bien que quasi neuves au début de l’expé ont durement souffert lors des deux premières ascensions et sont désormais plus du tout étanche et à moitié arrachées à l’avant. Il n’en faut que peu pour que mes orteils dépassent. Je souffre d’un froid intense qui ne s’apaise que très peu dans les longueurs. Il est déjà 18h00 et nous devons continuer. Ben reprends le flambeau et fait une longueur de 70 mètres. Ça y est le brouillard se déchire et nous voyons le sommet, encore deux longueurs. Je me charge de la première et arrive sur une arête confortable à une longueur du sommet. Ben me rejoint, nous décidons de bivouaquer là en creusant un peu la neige-givre. Deux cordées sont présentes, une qui descend en rappel et l’autre qui commence la dernière longueur. Étonnant, on ne les avait ni vu, ni entendu depuis le début de l’ascension. Une fois l’emplacement de bivouac achevé le brouillard disparaît complètement laissant un panorama hallucinant nous submerger.
Le bivouac à une longueur du sommet
En même temps que nous faisons fondre de la neige avec le réchaud nous mitraillons le paysage à l’aide de nos appareils. Le seul hic, se sont mes chaussures trempées, qui ne pourront pas sécher, c’est une certitude, et notre fatigue intense après plus de 2700m de dénivelé, depuis 3h30 ce matin. Il est 20h00 et nous commençons à peine à nous installer au bivouac.
Dans ma tête la suite du programme envisagé est fortement compromise avec mes chaussures trempées, c’est un peu trop risqué. On a appris en plus à nous méfier de ces prévisions météo qui sont assez précises pour les 24 heures à venir mais peuvent légèrement se modifier par la suite, notamment par rapport à la force du vent.
Nous nous endormons vers 3100m d’altitude, au dessus de nous la fameuse dernière longueur du Cerro Torre, quasiment toute en glace, du jamais vu. Mon sac de couchage commence à pomper l’humidité de mes chaussures mais cela ne fait que renforcer cette sensation de froid, le vent se lève et je regonfle mon matelas toutes les heures. Cette nuit ne sera pas de tout repos …
Mardi 25 décembre, 6h00 du matin, c’est l’heure d’ouvrir les cadeaux, et quel cadeau. Une fois le petit dèj’ avalé, on range le bivouac, je remets mes chaussures moites, je n’ai réussi qu’à réchauffer l’humidité durant la nuit, mais elles sont toujours trempées. Il y a du vent du sud ce matin, ça rafraîchit l’ambiance, mais pas le moral.
Vient le moment de savoir qui va faire cette ultime longueur, Ben essaye de négocier en me prétendant que j’avais fait les deux longueurs dures la veille. Je lui dis aujourd’hui est un autre jour et il n’y a pas de pitié, ce sera « chi-fou-mi » en une manche gagnante.
C’est la mort subite, chacun de nous deux à rêvé de gravir cette longueur en tête depuis des années et ça va se jouer avec ce jeu enfantin qu’est le « papier-ciseaux-caillou », horrible. On prépare notre outil dans notre tête et c’est parti. Deux cailloux en même temps, match nul, la tension est à son comble, je choisi la feuille et Ben sort le ciseau, je suis mort, Ben éclate de joie et s’empresse de s’équiper. De mon côté j’accepte la défaite et me console car je ferai de belles images.
6h45, Ben attaque la longueur, les cordes volent avec cette brise du sud, il avait équipé ses Nomics avec des ailettes pour pouvoir creuser la neige, mais la longueur est quasi toute en glace et elle lui empêche de planter proprement ses lames. Il galère plus que s’il ne les avait pas mises, par chance (ou pas !) une des ailettes mal serrée à disparu dans le vide et il se retrouve ainsi avec un piolet normal. Du coup ça va beaucoup mieux et il court à présent s’engouffrer dans le tunnel de givre terminal.
Ben, go for it
Le tunnel en second
Je le rejoins rapidement, il reste 20 mètres pour atteindre le sommet, on se désencorde et marchons vers le sommet. Il est 7h30, et nous foulons ce sommet tant convoité et rêvé. Nous crions, dansons, rions et finalement nous nous félicitons pour cette belle expé 100% réussi.
Ben et moi à la cumbre du Torre
Nous nous en arrêterons là, mes chaussures et le vent font que nous redescendrons par le même itinéraire.
Faute de champagne nous fêtons le sommet et Noël par la même occasion avec un bon gros cigare cubain. Ne sachant pas comment ça se fume, on c’est à moitié étouffé, mais bon c’était la class quand même.
Une vue de dingue, je vous dis
On mitraille le paysage, une mer de nuage entoure le Fitz Roy, nous voyons le Hielo Continentale en entier, on est seul sur cette îlot de givre, c’est juste magnifique.
Une vue rare en Patagonie
On attaque les rappels et très vite nous croisons, une, deux, quatre, huit cordées, hallucinant !!!
C’est Bagdad, tout le monde grimpe en même temps, les cordes se croisent, des cordées rouspètent, car des morceaux de glace leur tombent dessus. Il y a même des cordées qui grimpent à plusieurs de front, pour essayer de doubler. Heureusement pour nous, nous avons fait ces longueurs la veille.
Plus bas Sean et Stéphane grimpent tranquillement en queue de peloton, ils ont oublié de se réveiller, la poisse, ils reçoivent tous les débris de glace et neige des autres cordées. Mais ça n’a pas l’air de les déranger.
Nous continuons les rappels et rattrapons une autre cordée qui descend. C’est un guide argentin avec un client qui fait demi-tour car il y a trop de monde, son client n’est pas en sécurité.
C’est ahurissant de voir ça dans cette voie qui a connue en moyenne une cordée par an. Et là c’est près de 15 cordées (28 personnes au total) en 2/3 jours, un record. C’est dû au déséquipement de l’ancienne voie normale du « Compressor » en face est, par des américains.
Avant, la voie du « Compressor » était bondée car techniquement très facile (du tire clou sur 400 points en place). A présent qu’ils en ont retiré plus de 120, c’est devenu un challenge de haut vol, il n’y a plus de place pour les amateurs. Par défaut tout le monde s’est rabattu dans la voie de la face ouest, c’est pour cette raison que c’est n’importe quoi à présent.
Il est environ midi quand nous finissons les rappels, le soleil tape dur, il fait très chaud et il va falloir traverser le glacier et remonter au col Standhardt. La neige est molle et l’insolation n’est pas loin. On ne prend pas de risque et on se transforme en « Casper le petit fantôme » en appliquant une bonne couche de crème solaire.
On s’enfonce allègrement dans cette neige humide, c’est très éprouvant et nous avançons lentement. La trace passe à travers plusieurs mauvaises crevasses et c’est à quatre pattes, voire allongés sur la neige, que nous les franchissons, afin de mieux répartir notre poids pour ne pas passer à travers les ponts de neige. Nous avançons au rythme d’un escargot et le soleil de plomb nous ramolli. Nous faisons plusieurs pauses pour faire fondre de la neige et boire. La remontée au col est éprouvante et ce qui va nous miner le moral, c’est lorsque nous allons arriver au pied. La goulotte qui était présente la veille à complètement disparu, fondue par le soleil. Nous refaisons de l’eau et décidons de grimper dans le rocher.
Ben à l'attaque du couloir menant au col Standhardt
Deux grandes longueurs de 60 mètres plus tard, nous somment au col. Ces deux longueurs étaient plus pénibles que dures. Il est 22h00 et nous attaquons enfin la descente côté « Nipo Nino » à l’ombre cette fois ci.
Devant nous le Fitz Roy en partie dans l’ombre du Cerro Torre ; amusant cette vue.
L'ombre du Torre, Egger, et Standhardt sur la face ouest du Fitz
Nous rejoignons enfin la tente vers minuit, et nous voyons ce bâtard de renard roder autour de notre campement. Le renard a réussi à enlever quelques pierres et a pris notre lyophilisé et quelques autres précieuses énergies qui nous faisaient tant rêver sur ce retour interminable. On rage, on essaye de le toucher avec quelques pierres mais rien à faire, le mal est fait, nous aurions dû mettre le double de pierres pour être sûr que tout reste en place à notre retour.
1h00 du matin, nous sombrons dans un profond sommeil, je n’ai plus la motivation de regonfler mon karimat, je dormirais sur mes vêtements.
Le Cerro Torre vu depuis "Nipo Nino"
Ce qui est sûr à présent c'est que nous avons plein de projets à concrétiser dans ce massif. Maintenant que ces montagnes sont dans la poche il va falloir revenir pour des choses plus techniques, peut-être un enchaînement et surtout pour en prendre encore plein les mirettes.

2 commentaires:

  1. super récit et super alpinistes. Bravo à vous deux!

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  2. C'est de famille "Casper le petit fantôme" ! Car moi je connais très bien le papa, "Jean-Mimi" et il l'imite très bien aussi. Bravo à vous : superbe récit !

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